Zuzanna Ginczanka

Zuzanna Ginczanka : À propos des centaures

Préface • Mot du traducteur

La première rencontre avec Zuzanna Giczanka a été pour moi bouleversante, et je sais que ce sentiment est partagé. Tout d’abord, ce qu’on apprend de sa vie est… sa mort, son destin tragique. Cette poète de rare talent, écrivant de la poésie depuis son enfance, fut assassinée en 19441Il n’y a pas de consensus sur la date exacte et le lieu de la mort de Z. G. On la date jusqu’à janvier 1945. Le lieu : une prison de Cracovie ou dans les environs de la ville. par les nazis, à l’âge de 27 ans, parce que juive. Le cauchemar de la guerre, de toutes les guerres, le cauchemar de la cruauté des hommes au service des idéologies, sape l’espoir en l’Humain. On se hâte alors de remonter le fil de la vie et l’on s’accroche à la création… On enjambe la tombe, on refuse le cadavre d’une martyre et on fait renaître Ginczanka à travers son œuvre d’artiste, à travers quelques photographies et dessins, on reconstruit son personnage, en déblayant les décombres d’horreur. Un être vivant réapparaît : une femme fine, intelligente, créative, talentueuse, féminine dans son indépendance (personne ne me contiendra2 Dans le poème Trahison.) et belle, très belle, à la peau hâlée, telle Sulamite du Cantique des cantiques, la figure à laquelle Sana (un des surnoms de Zuzanna) s’identifiait.

Zuzanna Ginczanka
Zuzanna Ginczanka (1917 – 1944)

Zuzanna Polina Gincburg est née le 22 mars 1917 à Kiev, dans une famille juive russophone qui s’installe à Rivne (ville de la Volhynie en Ukraine). Les parents de Zuzanna divorcent et partent à l’étranger (la mère en Espagne, le père aux États-Unis…), laissant l’enfant à la grand-mère, chargée désormais de son éducation. Déjà toute petite, Zuzanna écrit des poèmes. Comme langue d’expression elle choisit le polonais. Elle parle le russe, mais pas le yiddish. Elle lit beaucoup de poésie contemporaine et classique. Elle fait paraître ses textes dans le journal de son lycée, puis, elle publie pour la première fois en 1933 dans la presse nationale, et, en 1934, elle participe au concours de poésie d’un prestigieux journal polonais (Wiadomości Literackie, Nouvelles Littéraires) où elle obtient une mention honorable pour son Grammaire3Qui fait partie du présent recueil.. Elle traduit des poètes russes (Maïakovski…). En 1935, après avoir obtenu son bac, elle part pour Varsovie où elle côtoie ses idoles poétiques et des figures de la vie littéraire de la capitale (elle est amie avec Witold Gombrowicz…) ; elle est associée au groupe de poésie Skamander (le grand poète Julian Tuwim [1894-1953] fut le mentor de Zuzanna). Elle est reconnue de ses pairs aînés et appréciée pour ses textes et pour sa beauté exotique. Collaboratrice au journal satirique Szpilki (Les Épingles), elle y publie régulièrement ses poèmes.

En 1936 paraît À propos des centaures (O centaurach), le seul recueil des poèmes de l’auteure, âgée alors de 19 ans. L’accueil est enthousiaste, on encense la maturité des textes, l’imagination et l’intuition poétique, la dextérité linguistique et la modernité de la forme. Ginczanka puise dans les ressources lexicales de l’ancien polonais et s’inspire des textes et des images bibliques, en s’inscrivant, par exemple, dans l’érotisme et la sensualité du Cantique des cantiques4Dans le poème Canticum canticorum., tout en s’écartant des exégèses théologiques. Quelques néologismes5Sans doute inspirés de l’œuvre de Bolesław Leśmian (1877-1937), enrichissant de nombreux néologismes sa poésie existentielle, onirique, érotique et vitaliste (à la Bergson). agrémentent ses poèmes…

À propos des centaures • Zuzanna Ginczanka

La présente traduction est basée sur l’édition originale de O centaurach6Édition J. Przeworski, Varsovie, 1936. J’ai gardé inchangés la ponctuation, l’usage des majuscules et des minuscules (p. ex. new-york, dieu…) ainsi que — concernant l’aspect bilingue — l’orthographe polonaise du moment, ce témoin linguistique d’une époque.

En annexe, nous publions le bouleversant Non omnis moriar, une sorte de testament de Ginczanka, écrit en 1942, reconstitué à partir du manuscrit et publié en 1946.

Après la mort de la poète, l’ensemble de son œuvre est, plus ou moins, tombé dans l’oubli jusque dans les années 90. Des ouvrages biographiques et analytiques et des poèmes ont été publiés alors par des éditeurs polonais.

Ce volume est, à ma connaissance, la première traduction intégrale en français du recueil de Zuzanna Ginczanka et c’est avec bonheur et émotion que je le soumets aux lecteurs et lectrices francophones de la planète Poésie.

Reviens, reviens, Sulamite ;
reviens, reviens, que nous te regardions !7Le Cantique des cantiques, chapitre 7, La Bible de Jérusalem, Les Éditions du Cerf, Paris 1988

Tomasz Cichawa Paris, octobre 2022

Illustrations

Les illustrations choisies pour cette publications proviennent des sources diverses, à découvrir par nos lectrices et lecteurs :
• Robert Fludd, Utriusque cosmi, 1617 (Deutsche Fotothek) • Hypnerotomachia Poliphili, 1499 • Edwin D. Babbitt, The Principles of Light and Color, 1878 • Albrecht Dürer, Six oreillers, 1493 (Metropolitain Museum) • Portrait de Zuzanna Ginczanka en 1938 : Musée de la littérature, Varsovie. (Source : blog.polona.pl)



Titres de poèmes de Zuzanna Ginczanka

En français

À propos des centaures • Processus • Orgueil • Canticum canticorum • Le contenu • Malversation • Navigation • Fourrure • Grammaire • Virginité • Cela seul • Trahison • Éclaircissement dans la marge • Aliénation • Déclaration • À la place d’une lettre rose • Pêche • Non omnis moriar

En polonais

O centaurach • Proces • Pycha • Canticum canticorum • Treść • Defraudacja • Żegluga • Futro • Gramatyka • Dziewictwo • To jedno • Zdrada • Wyjaśnienie na marginesie • Obcość • DeklaracjaZamiast różowego listu • Połów • Non omnis moriar


Un film documentaire sur Zuzanna Ginczanka, Tout de moi ne disparaîtra pas de la réalisatrice Joanna Grudzińska sort en 2022. Voici la bande-annonce :

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